Le texte qui suit a une orientation littéraire différente des autres textes qui sont présents sur ce site, en ce sens que c’est un récit fictif. Ce texte met accent sur les conséquences de la croyance sur la vie d’un individu sans identité réelle, d’où l’obligation du personnage à devoir en vivre les conséquences karmiques dans la matière.

Bonne lecture !

Tonéla Weawer

Tonéla venait de coucher le bébé. Il était dix-neuf heures. Elle en avait pour jusqu’à minuit. Un job tranquille, parfait pour elle. La vie ne l'avait pas arrangée depuis sa naissance mais, pour une fois, elle semblait prendre les rails dans le bon sens. Elle se fit chauffer une barquette de lasagnes, sortit le jus d'orange du frigidaire, et se cala devant la télé.

À peine les fesses posées sur le sofa, l’écran de la télé s'anima. Le visage d'une femme désespérée, au regard pénétrant empli de chaleur, le souffle court, apparut en plan serré. Tonéla se laissa aller sur le sofa, captivée par l'apparition télévisuelle.

Les lasagnes fumaient, la pulpe stagnait dans le fond de son verre.

— Écoute-moi, c'est très très important, dit la femme dans l’écran.

Tonéla regarda tout autour d'elle afin d'être sûre que c’était bien à elle que la femme parlait.

— Tu dois agir vite reprit la femme, nous n'avons plus beaucoup de temps. L'enfant doit être éliminé, et sans délai, sinon la terre risque d'être détruite avant demain. Tu comprends ? Cet enfant est le mal incarné ! Dans mon futur, qui sera la tien aussi, cet enfant est l’antéchrist. Par sa faute, des milliards d'êtres humains vont mourir dans d'atroces souffrances, il faut empêcher ça.

Tonéla se mit à trembler. Son estomac se contracta. Ses dessous de bras perlaient. L'image se mit à sauter, le signal se brouillait.

— Tu es notre seul espoir... tu dois le faire... nous comptons sur toi... L'humanité compte sur toi...

Tonéla, en stress, la gorge sèche, voulut saisir son verre de jus d'orange et le fit tomber sur le tapis. Elle se baissa pour ramasser sa bêtise, sans quitter l’écran des yeux. Elle posa le verre sur la table, se rassit. La femme disparut. Seule de la neige restait à l’écran.

Tonéla se leva et fit les cents pas dans le salon. Elle avait toujours pressenti qu'elle n’était pas comme les autres, qu'elle était spéciale et qu'un destin incroyable l'attendait. Son cœur battait plein pot. L’excitation la gagnait. Le visage de cette femme venue lui porter ce message lui semblait si familier, si doux. Sûrement une proche se dit-elle. Sa vraie mère ? Sa sœur ? L'émotion la gagna et des larmes se mirent à couler sur ses joues.

Elle regarda de nouveau autour d'elle et tout lui sembla faux, en carton pâte, comme si, enfin, la comédie s'était révélée à elle. Sa patience avait payé. La vie la prenait au sérieux. Elle se reprit, vida l'air vicié de ses poumons.

Dans son esprit, des scènes insoutenables de fin du monde défilaient, des morts par milliers, des villes dévastées, des pays détruits, la misère partout... Une haine puissante monta en elle, elle se mit à saccager le salon, puis la cuisine, les chambres. Plus jamais on ne la prendrait pour une conne pensa-t-elle en se rendant dans la chambre du bébé. Plus jamais les forces du mal n'attaqueront notre belle planète. J'en fais la promesse.

Elle tenait fermement le manche du couteau de cuisine. Le bébé dormait paisiblement. Elle allait sauver le monde, elle allait embrasser son destin.

Le téléphone, épargné, sonna dans le salon. Après huit sonneries, Monsieur Tergal laissa un message. Tonéla était trop occupée pour entendre.

— Bonsoir Tonéla, c'est juste pour vous dire que si vous cherchez la télécommande de la télé, elle glisse souvent derrière les coussins du sofa. C'est une télécommande universelle, elle commande tout. N’hésitez pas à regarder le film dans le DVD. C'est « Indépendante live », un très bon film de science fiction, avec Sigourney Weawer. À tout à l'heure !

— Mohamed Rezkallah


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